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UNE MORT SOUS-DOSEE ?

 

(©Journal International de Médecine - 18 avril 2005)

 

«Le supplice que j’ai inventé est si doux qu’on ne saurait que dire, si l’on ne s’attendait à mourir et qu’on croirait n’avoir senti sur le cou qu’une légère fraîcheur » déclarait le docteur Guillotin à l’Assemblée pour décrire le nouveau mode d’exécution égalitaire et mécanique qu’il avait proposé. Dans l’esprit des hommes des lumières, la machine à décapiter était en effet supposée dépouiller la peine de mort des mille et un supplices qui l’accompagnaient jusque là. N’étant plus agrémentée de scènes insoutenables, comme celles qui avaient marquées l’écartèlement de Damien, la peine de mort devenait une simple procédure qui n’avait pour but que l’élimination sans douleurs inutiles de ceux que la société jugeait indignes de vivre.


La fin des bûchers, des roues et autres estrapades, bref l’« humanisation » des exécutions capitales, permit à cette peine de perdurer en France durant près de deux siècles après la péroraison de Guillotin.


Le débat sur la cruauté de la peine de mort était cependant loin d’être clos. Depuis le rétablissement de la peine capitale aux Etats-Unis par une décision de la Cour suprême en 1976, les abolitionnistes américains se sont souvent appuyés dans leur campagne sur le caractère « cruel et inhabituel » de certains des modes d’exécution pratiqués aux Etats Unis, comme la chambre à gaz ou la chaise électrique. Les souffrances endurées par les condamnés asphyxiés (qui suffoquent parfois durant plusieurs minutes) ou électrocutés (qui prennent feu dans certains cas tout en restant vivants) violent selon eux le huitième amendement de la Constitution des Etats-Unis qui prohibe de tels châtiments.


L’injection létale remplace la chambre à gaz et la chaise électrique


Sous la pression des abolitionnistes et des multiples recours déposés par les condamnés sur ce thème, la plupart des Etats américains ont adopté depuis 1978 un nouveau mode d’exécution, l’injection létale. Sur les 959 sujets exécutés aux USA depuis 1976, 789 l’ont été par injection.


Cette méthode aseptisée, aux allures médicales, repose sur l’injection successive par voie veineuse, d’un anesthésique, le thiopental, d’un curarisant puis de chlorure de potassium. En théorie, le condamné est anesthésié, puis, alors qu’il est inconscient, présente une paralysie respiratoire induite par le curarisant, puis une fibrillation ventriculaire produite par le potassium.


Mais la mort procurée par injection létale est-elle si douce ? Une étude conduite par une équipe de Floride remet en doute ce qu’elle considère comme une idée reçue (1).


Leonidas Konianis et coll. ont tout d’abord passé en revue les protocoles d’injections létales utilisés dans les états du Texas et de Virginie (où se déroulent 45 % des exécutions) et ont interviewés des témoins et des responsables des prisons.


Il est apparu qu’en général, une dose de 2 g de thiopental est utilisée et, qu’en raison de l’importance de cette posologie, aucune procédure n’est prévue pour s’assurer de la profondeur de l’anesthésie et de la perte de conscience avant l’injection de curare. Selon Konianis, si le bolus de thiopental est bien supérieur à ce que l’on prescrit habituellement pour une induction anesthésique (3 à 5 mg/kg), la perte de conscience n’est pas maintenue au cours de l’exécution par une perfusion continue (de 1 à 1,5 mg/kg) comme c’est le cas au bloc opératoire. Or le délai moyen entre la première injection et le décès est en moyenne de 8,4 minutes et ainsi la dose totale de thiopental n’est pas excessive et peut même être insuffisante si l’exécution prend plus de temps.


Konianis insiste également sur le fait que les condamnés doivent être dans un état hyperadrénergique provoqué par le stress lors de l’injection ce qui pourrait induire une augmentation des besoins en anesthésiques pour obtenir une perte de conscience suffisamment profonde. Enfin, il rappelle que de nombreux condamnés sont toxicomanes, ce qui peut également induire une tolérance relative aux hypnotiques.

L’autopsie de 49 sujets exécutés


Pour vérifier cette hypothèse d’une anesthésie insuffisante lors des injections de curare et de potassium, Konianis et coll. ont repris les données toxicologiques de 49 autopsies de condamnés réalisées dans 4 autres états américains. Les résultats montrent que les taux de thiopental sont très variables en post mortem puisqu’ils vont de simples traces dans certains cas à des valeurs allant jusqu’à 370 mg/l (valeur médiane 15,5 mg/l). Les auteurs expliquent ces grandes variations, par de probables fautes techniques dans la préparation des produits ou dans le mode d’injection par des personnels pénitentiaires non qualifiés. Des difficultés techniques (impossibilité de poser une voie veineuse dans un délai raisonnable ou interruption de la perfusion) conduisent d’ailleurs assez souvent à des incidents avec prolongation de la durée de l’exécution au delà d’une demi-heure ou agitation inhabituelle du condamné après la première injection.


Quoi qu’il en soit, si ces taux post-mortem sont considérés comme de bon marqueurs des concentrations obtenues durant l’exécution, ce qui est probable selon Konianis, on peut estimer en se basant sur l’expérience des anesthésistes, que 43 % des condamnés étaient conscients durant l’une des phases de l’exécution et que dans la très grande majorité des cas, l’état des sujets aurait été jugé incompatible avec une intervention chirurgicale par un anesthésiste (le taux moyen de thiopental supprimant la réponse à une stimulation forte du trapèze chez plus de 50 % des sujets est de 38,9 mg/l, valeur que ne dépassaient que 6 des condamnés).


Pour les auteurs, il est donc possible qu’un grand nombre de condamnés restent conscients durant certaines phases du processus d’exécution, qui rappelons le dure en moyenne 8 minutes, mais que la curarisation rend cet état de conscience totalement inapparent pour les témoins.


L’éditorialiste du Lancet résume cette étude en affirmant qu’il est possible que la mort de certains condamnés soit précédée d’une véritable phase de torture au cours de laquelle, ils seraient « conscients, paralysés, incapables de bouger ou de respirer tandis que le potassium brûlerait leurs veines » (2).


Ce risque d’une mort consciente et douloureuse n’a d’ailleurs pas échappé aux autorités sanitaires de certains états américains, puisque l’utilisation de curarisants, qui masquent un éventuel réveil, est interdite dans 19 états…pour l’euthanasie des animaux.


Il est certain que cette publication aura des répercussions qui iront très au delà de la presse médicale et qu’elle sera largement utilisée par les avocats déposant des recours devant la Cour suprême pour faire déclarer ce mode d’exécution contraire à la constitution car « cruel et inhabituel ». Un tel recours doit d’ailleurs être examiné le 18 avril par un juge du Kentucky (3).


La riposte des partisans de la peine de mort


Dès la publication de cet article, les défenseurs de la peine de mort n’ont pas manqué de relever le « niveau de preuve » insuffisant de cette étude, qui ne repose que sur une extrapolation basée sur des taux de thiopental post-mortem. Pour Mark Derhwitz, anesthésiste de l’Université du Massachusetts, qui soutenait le ministère public dans l’un des multiples recours intentés par des condamnés, dans l’expérience de tout anesthésiste une dose de 2 g de thiopental suffit pour plonger n’importe quel sujet dans un état d’inconscience pendant plus de 10 minutes (3). De plus selon lui, dans un grand nombre de cas, cette posologie de thiopental doit entraîner en elle-même un arrêt circulatoire mortel qui précède alors les deux autres injections. Enfin, pour couper court à toute polémique, il suggère de passer à une posologie de 3 à 5 g, ce que certains états ont déjà fait…


Certains pragmatiques ne manqueront pas de demander une étude sur le sujet, avec, pourquoi pas, un enregistrement continu de l’EEG durant l’exécution. Les exécutions par injection sont d’ailleurs interrompues dans le New Jersey depuis un an dans l’attente des résultats de nouvelles études.

 

Dr Anastasia Roublev

 

© Copyright 2005 http://www.jim.fr


Konianis L et coll. : “ Inadequate anasthesia in lethal injection for execution.” Lancet 2005; 365: 1412-14.
“Medical collusion in the death penalty: an American atrocity.” Lancet 2005; 365: 1361.
Kaplan K: “Lethal injection may not be pain-free.” Los Angeles Star. 2005, 16 avril.  

 


 

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